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| Écrit par Catherine Hervais | |||
Moi, c'est qui ?.. ou le faux self en action.
L es personnes qui ont une addiction ont dû, pour leur survie, se créer une personnalité de façade depuis l'enfance. C'est un véritable " kit de survie " élaboré par réaction à l'environnement plus que par choix réel. Ce masque peut passer totalement inaperçu dans les relations sociales mais sonne faux dès que les personnes se retrouvent dans des situations qui les confrontent à elles-mêmes. Selon chacune, le masque peut prendre des formes différentes. L'exubérance, la révolte, un comportement fusionnel ou politiquement correct.
Isabelle est professeur de philosophie. Elle a cinquante ans, deux enfants, un mari, un look raffiné. Dans les premiers temps de sa thérapie de groupe, elle était plutôt réservée, discrète,"bien élevée".
A son septième groupe son armure se fissuraElle intervenait peu, écoutait beaucoup. Tout à coup, à son septième groupe son armure se fissura : elle rangea son sourire poli dans sa poche et s'autorisa à exprimer son ras-le-bol de ne pas exister vraiment."Depuis trois groupes je me sens très mal. Pendant les pauses, je me force à manger avec les autres, à discuter , à dire "bonjour", "au revoir", à être sympa, à être vivable, mais j'ai envie de fuir, comme d'habitude. Je ne me supporte pas avec les autres. C'est difficile. C'est lourd. Je me sens coincée parce que je ne peux plus grimacer comme avant. Je n'y arrive pas. Je n'ai plus d'énergie pour ça. Ca commence à me peser énormément parce que je suis obligée de tomber le masque et je n'aime pas ça du tout. Je me sens en mille morceaux, vous comprenez ?". Isabelle pose sur le thérapeute un regard exprimant un mélange de désarroi et de colère. "Dans le groupe je vois à quel point je suis paumée. Je n'aime pas ça du tout. Ça m'insupporte. Dans ma vie professionnelle, dans ma vie familiale, j'ai mon petit " kit de survie "que je branche le matin et sa fonctionne tout seul. ! Mais ici, dans les groupes, ça ne fonctionne pas du tout, je me sens mal, "vachement mal"".
Si elle s'écoutait elle ne dirait "bonjour" à personne.Isabelle confie que si elle s'écoutait, elle ne dirait " bonjour " à personne, elle ferait la gueule à tout le monde et irait déjeuner dans son coin. Elle résiste à cette envie parce qu'elle se rend compte qu'elle reproduirait un comportement pathologique répétitif : fuir. Elle a toujours vécu dans une grande solitude et n'a fait que suivre l'impulsion de ceux qui lui tendaient la main pour la sortir de son cloisonnement. Elle présente sa vie comme une autoroute sur laquelle elle est en pilotage automatique : mariage, enfants, entrée dans la vie professionnelle grâce à la réussite à un concours à l'éducation nationale.Elle se sent une "collégienne en socquettes blanches" que tout à coup elle n'a plus envie de jouer. Son visage est déterminé. Sa voix tremble mais elle ne sourit plus. Pourtant, de toute évidence, lui fait remarquer le thérapeute, pour une fois, elle parle sans masque. "Depuis trois groupes j'avais envie de prendre la parole mais je n'avais pas le courage. J'appréhendais la tête que j'allais faire, ce que les gens allaient penser de moi. Mais ce matin, je me suis dit qu'il fallait que je fonce, que je saute dedans". Les participants du groupe lui disent alors qu'ils apprécient quand elle se montre. Ils aiment son côté " cash " et naturel. Ils la trouvent belle.
J'ai l'impression de ne pas avoir de visage et de corpsAvec son pull bois de rose, son foulard de la même couleur que le pull, ses cheveux blonds, son regard direct, elle fait penser à une Grace Kelly moderne. L'échange se poursuit :- Vous me trouvez belle et pourtant j'ai l'impression de ne pas avoir de visage ni de corps. C'est de la bouillie. C'est informe. Je ne me suis jamais sentie adulte, je ne me suis jamais sentie femme. Quand je ferme les yeux je me sens comme une petite fille à peine adolescente, plus jeune que mes élèves. - Malgré cela, vous réussissez à donner des cours de philo ? - Oui, quand je fais cours, ça me fait vraiment vibrer. Mais après je me retrouve face à un immense vide et je ne sais plus où j'en suis. - Vos élèves vous comprennent ?
Je fais un showElle est convaincante. On la sent très impliquée, soucieuse de se faire comprendre. - Qu'est ce qui vous dérange dans votre show ? insiste le thérapeute.- Rien. J'adore ça dit-elle en croisant les bras avec un air mutin. - Vous croyez en ce que vous dites ? vous êtes passionnée ? - Oui, reconnaît-elle, et je pense que je passionne mes élèves. - Vous ne trichez pas ? - Alors au fond vous ne faites pas votre " show ", si vous ne trichez pas ? - Oui c'est vrai. Je croyais en faire un parce que ne suis pas comme ça dans la vie. Quand je fais cours, j'ai l'impression d'avoir une vie pleine. J'aimerais bien que ce soit tout le temps comme ça. - Au fond vous ne vous sentez pleine que quand vous êtes prof ? Quand vous faites cours, vous êtes passionnée, vibrante. Le cours fini, vous retrouvez vos complexes, vos pathologies, vos côtés petite fille… En fait, en vous observant, je me dois de vous dire que c'est quand le cours est fini que votre " show " commence… Finalement, c'est quand vous faites cours que vous êtes vous-même
Dépasser les croyances que l'on a sur soiElle est stupéfaite. Elle pensait que c'était le contraire. Elle conclut : - Mon masque, finalement, c'est quand j'ai mon côté petite fille. Quand je parle avec passion, que ce soit pour faire mon cours ou pour exprimer ici mon ras-le-bol, c'est MOI ! Il est probable qu'à force de jouer un rôle depuis la toute petite enfance, pour plaire aux autres, pour tenter de se faire aimer, pour trouver sa place, pour construire autour du vide que l'on ressent en soi un semblant d'existence, on finit par ne plus savoir qui on est vraiment. Isabelle pensait qu'elle " se la pétait " en faisant cours parce qu'elle était tonique et affirmée alors qu'elle avait toujours été discrète et effacée. Sa détermination en thérapie, son courage de se montrer et le jeu de rôle, lui ont permis de dépasser les croyances qu'elle avait sur elle-même et de faire la connaissance de qui elle est vraiment.
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